#07 – Ce Vendredi qui m’a bouleversé. Liberté, liberté chérie…

Il y a des évènements qui mettent un certain temps avant d’être intégrés. Sur le moment, on ne s’en rend pas vraiment compte, mais après quelques jours, la réalité frappe notre esprit. Ca s’est vraiment passé ! Aujourd’hui, je me sens affreusement désoeuvrée.

Je n’ai pas vécu le drâme, je n’étais pas au Bataclan le 13 novembre, ni en train de prendre un verre à la terasse de La bonne bière. Je n’ai rien vu, rien entendu que par l’intermédiaire des médias. Et pourtant, je me sens atteinte. Je suis désorientée, touchée dans ma passion pour la musique. Pour preuve: je n’ai toujours pas réussi à écrire la chronique pour le festival des inrocks qui a eu lieu jeudi à la Cigale et je ne suis pas certaine d’écrire la chronique que j’avais prévue pour Cléa Vincent, précisement car ça se passait ce vendredi.

Il faut que je vous dise, il faut que je vous raconte comment je l’ai vécu, moi qui ne l’ai pas vraiment vécu. Il faut que je vous raconte comment je me sens là maintenant, car je sais que des millions de Français sont comme moi. Si je ne le fais pas, ce sentiment va s’installer et pourrir dans ma poitrine. Il faut en parler, chacun doit le faire, chacun. Car même si tout le monde n’en a pas vraiment conscience, les éclats de balles sont tous en nous.

Le vendredi 13, j’avais prévu d’aller au concert de Cléa Vincent, Minou et Laura Cahen à la Flêche d’Or. Je devais y aller avec ma colocataire, Ophélie et un ami à elle, Kevin. Après qu’une nouvelle personnelle m’ait affectée, je n’en avais plus aucune envie. C’est Ophélie qui m’a sortie du lit quand elle m’y a trouvé en rentrant du taff. « Allez, debout ! On a un concert qui nous attend. Ca va te changer les idées. » J’ai râlé un peu, puis je me suis dis qu’elle avait raison, alors j’ai séché mes larmes et me suis remaquillée. Nous avions rendez-vous à 20h, il était 19h30, nous partions tout juste. Nous étions en retard. Nous sommes sorties à la station Maraichers. Le concert n’allait pas tarder à commencer alors nous nous sommes mises à courir. Les gens que nous croisions dans la rue des Pyrénnées nous jetaient des regards amusés face à tant d’innocence. Une fois arrivée, nous avons repris notre souffle et nous sommes placées devant la scène. Nous avons dansé et chanté avec Cléa, nous avons kiffé notre moment. Un de mes potes est venu à son tour nous rejoindre au moment de l’entracte. Le second concert s’est révélé plus décevant. À la fin de celui-ci, nous avons voulu sortir au fumoir pour prendre l’air. C’est avec surprise que nous avons trouvé les portes fermées. Le vigile nous a informé que c’était pour notre sécurité, il y avait des attentats à Paris.

Je crois que sur le moment, on a pas vraiment compris le mot en question « attentat ». Nous étions dans l’ambiance de la fête. Les meurtres, les questions socio-politiques ça nous paraissait loin. On a regardé rapidement l’actu « kamikaze au stade de France« . Ophélie a commencé à recevoir des messages « où es-tu ? Tu vas bien ?« . Moi j’ai regardé mon téléphone, mais je ne recevais rien. J’étais presque déçue que personne ne s’inquiéte pour moi. Le père de Kevin l’a appelé, puis mon pote a également reçu un appel. On est retourné vers la salle, l’artiste se préparait. J’avais pas envie de la louper. On verrait ça plus tard, me suis-je dit. « J’y vais » m’a dit mon pote, coupant court à notre soirée. J’étais déçue, je ne me mesurais pas encore l’ampleur de la situation, mais lui ai quand même dit de faire attention à lui. Il avait une voiture, il aurait pu nous ramener mais nous a planté là. Autour de nous, tout le monde était avec son téléphone.

« Je commande un Uber ? » nous a demandé Kevin

J’ai regardé ma coloc et toutes deux on a approuvé de la tête sans en être réèllement convaincues.

« Tout est bloqué », nous a-t-il dit. C’est ce qui nous a décidé.

Et puis quelqu’un a parlé dans un micro, il n’y avait plus de musique. Nous n’avons pas entendu car nous étions dans une salle à côté. Celle où il y a des faux impacts de balles, qui compte-tenu de la situation ne paraît pas vraiment rassurante. L’info nous a été transmise moins de deux minutes après. « Je ne sais pas si vous avez entendu, mais on ferme la salle. » On a été mis dehors. Littéralement. Ca m’a semblé un peu fou sur le moment, car j’avais l’impression que nous serions plus en sécurité enfermés à la flêche d’or plutôt que dans la rue. L’inquiétude se lisait sur le visage, l’incrompréhension aussi, les mots « attentats », « bataclan », « morts » circulaient. Pourtant tout s’est fait dans le calme. On était juste sonné. On ne réalisait pas.

« C’est drôle, on se croirait dans un jeu vidéo » a sorti Ophélie.

« T’es complétement déconnectée toi ! » lui a lancé Kevin.

Non, on ne se rendait pas compte. C’était surréaliste. On arrive pas à concevoir que l’horreur qui se passe dans d’autres pays, s’invite aussi dans notre ville. Ophélie et Kevin ont traversé la rue sans m’attendre alors que j’étais en arrière. L’instinct de survie reprend le dessus et comme mon ami un peu plus tôt, nos réactions deviennent différentes, on ne pense pas à tout. Je regarde l’escalier et le renfoncement de la porte en face « au cas où ». Parce qu’on envisage notre environnement autrement. Kevin a pensé la même chose « s’il y a des tirs on pourra se retrancher derrière les escaliers ». Mais là encore on se croit dans un jeu vidéo, comme si nous accroupir pouvait nous mettre à l’abri de gens armés…  Heureusement, nous n’avons presque pas eu a attendre l’Uber que nous avions commandé. On s’est installé dans la confortable Mercedez au cuir noir avec un sentiment de sécurité, mais pas totalement: nous n’étions pas très loin de là où ça se passait. On a même pas pensé aux gens qui étaient encore devant la salle de la flêche d’or, on a juste pensé à nous, à fuir.

Kevin a proposé de mettre sa musique grâce au Bluetooth plutôt que d’entendre les horreurs à la radio. Des titres un peu clubs nous ont permis de nous déconnectés, pourtant la réalité était partout autour de nous. Mon téléphone s’est mis à sonner. J’ai eu plusieurs appels, SMS me demandant si tout allait bien. J’étais heureuse qu’on s’inquiéte enfin de ma personne. On se sent important pour les autres, notre famille, nos amis, nos relations, comme le jour de notre anniversaire. Pourtant on se dit avec Ophélie « ça aurait pu être à la Cigale, là où on était hier« , « ça aurait pu être nous« , « on aurait pu y être« . Mais on était sain et sauf et le nombre de morts, lui augmentait au fur et à mesure de notre trajet. Nous avons croisé moultes camions de pompiers, de policiers, de la sécurité civile… Les sirènes étaient partout et c’est à ce moment qu’une sueur froide parcourt notre échine.

Une fois arrivés à destination, nous avons copieusement remercié notre chauffeur. J’ai eu le sentiment que grâce à lui, grâce à Kevin qui a pris les devants nous avons pu rentrer chez nous sains et saufs. Nous nous sommes posés devant la télévision, tous les trois sur le lit d’Ophélie. On s’est rendu compte que ça avait pété à plusieurs endroits dont un attentat qui a eu lieu à une rue d’où nous étions. On est resté là pendant une heure et demie, le temps de rassurer tout le monde, de mettre un message sur nos murs, d’appeler nos proches. On s’est fait des pates, l’eau a débordé, on les a fait trop cuire, mais en vérité on s’en foutait un peu. Nous avions juste besoin de nous rassasier. Puis on a éteint la télé et on est allé se coucher sans savoir si les gens au Bataclan étaient sorti. Nous savions seulement qu’un de nos potes était bloqué à son bureau…

Le lendemain soir, on a fait la fête. Cette soirée nous l’avions prévu de longue date, nous ne voulions pas annuler. Nous voulions trinquer à la vie. Profiter, se vider la tête, ne pas y penser. Ca a fonctionné ! Même si ma meilleure amie n’a pas pu venir, travaillant dans le corps médical.

Ce n’est que le lundi quand je me suis retrouvée seule, que les choses ont commencé à monter. Ce sentiment d’insécurité que j’ai toujours eu, était plus présent que jamais. Ma vie personnelle s’est mélangée à ces meurtres. Je me suis intérrogée, la depression est belle et bien là. Je n’arrive à rien. Je n’ai envie de rien. J’ai culpabilisé d’être énervée car mon appareil photo avait été abimé durant la soirée, comme si je n’avais pas le droit de ressentir cet agacement. « Ca pourrait être pire, on aurait pu être au Bataclan« , m’a dit mon pote de vendredi en réponse à ma plainte. Il avait raison. Je me suis assise pour manger et j’ai pleuré.

J’ai écrit, mais sans avoir trouvé les mots qui apaisent. Je n’ai rien fait de ma journée et pourtant je me suis couchée tard. Quand j’ai éteint toutes les lumières de mon appartement et que j’ai rejoins mon lit, j’ai eu peur. Comme lorsque j’étais enfant et que je craignais les monstres. Je n’abandonnerai pas ma passion, mais souhaitant m’orienter vers le journalisme culturel et en tant que chroniqueuse musicale, je me sens particuliérement affectée et exposée. Mon boss m’a proposé de me rendre à un concert mercredi, mais je ne m’en sens pas encore apte. J’aimerais, ça me ferait du bien, ce serait un beau pied de nez, montrer que la vie continue, montrer qu’on n’a pas peur, mais je n’ai pas encore digéré les évènements de ce vendredi. Je n’ai le gout de rien. J’allume ma télé et regarde les infos pour me sentir moins seule.

La vie va continuer, mais en attendant je dois reconnaître que je suis à terre. Je tergiverse, tente de m’identifier à cette société où depuis toute petite je n’ai jamais eu l’impression d’avoir ma place. Cette peur qui est là depuis mon enfance, cette peur de la fin du monde, de la mort, de l’avenir et des autres et que je tente de compenser par une soif d’amour. J’ai cette certitude que ça ne s’arrêtera pas, que ça recommencera au moment où on s’y attendra le moins, comme le 13 novembre. N’avez-vous pas l’impression que les attentats de Charlie Hebdo étaient derrière nous ? Qu’on avait déjà oublié ce qu’il s’est passé ? Moi si. Ces victimes on va les oublier aussi. Serions-nous capable de citer encore le nom de l’un d’entre eux ? Ils seront juste des chiffres: « 129 morts, 352 blessés ». Et combien de traumatisés ? La prochaine fois que je vais pénétrer dans une salle, je serais forcée d’y penser. Je me mettrais à leur place, je me demanderai ce que je pourrais faire si j’étais victime d’un attentat, où devrais-je me mettre pour m’enfuir le plus facilement possible ? J’y penserai à chaque fois, puis ça va s’atténuer. C’est à la fois tragique mais nécessaire.

La solidarité surgit, puis l’égoisme revient. C’est le propre de l’homme, sa façon de se protéger. Alors oui, faisons notre deuil, prennons le temps de le faire, puis continuons, car de toute façon rien n’a de sens. Continuons.

Je prefère me dire que ma vie sera pétillante, pleine de surprises et de pépites. Je me rendrai toujours en concert, chroniquerai, irai me poser en terasse. J’aimerai, je détesterai, referai le monde avec mes amis, car celui dans lequel nous vivons est sacrément merdique. Sinon à quoi bon ? Tentons de ne pas y penser, de profiter, mais evitons d’oublier.
Les fleuves rejoignent toujours l’océan.

Je termine cet article sur une chanson de Coldplay « Politik » qui a été composé à la suite des attentats du Wall Street Center. Dès que je l’ai entendue par le plus grand des hasards le soir même où j’ai écrit cet article, je n’avais même pas les paroles, juste la partie instrumentale et cela a suffi pour faire écho dans mon esprit. Cette chanson est affreusement d’actualité. Je l’écoute et quelque chose de fort se passe… J’espère qu’il en sera de même pour vous. « Open up your eyes« . Bonne écoute.

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